La nacre, l’Or nacré du Fenua« Michel Bailleul, professeur chargé du service éducatif des Archives, nous présente cette histoire de la pêche à l’huître nacrière qui aboutit à l’élevage de l’huître perlière, fondée sur des récits puis sur des études et des rapports officiels. La période couvre deux siècles, de l’arrivée des premiers Européens à la fin du XVIIIème jusqu’au succès international de la perle noire dans les années 90 du XX ème siècle. Il nous présente par ailleurs les différentes facettes et enjeux de cette culture. En biologie : la reproduction et la croissance de l’huître pinctada margaritifera. En sciences économiques : L’exploitation des fermes perlières qui devient partie intégrante de l’économie de la Polynésie française et prend place dans l’économie mondiale . En sciences sociales enfin : L’encouragement et l’aide apportés aux populations des îles pour la perliculture ont donné à celles-ci un nouveau pôle d’intérêt, contribuant à un arrêt de l’exode vers Tahiti, et même à un retour vers les atolls.

Nacres et perles sont les parures de luxe et de prestige dans la préhistoire polynésienne.

La nacre, l’Or nacré du FenuaL’importance de l’histoire nacrière dans le Pacifique oriental est attestée dès les premières rencontres entre les insulaires et occidentaux. La nacre est, en premier lieu, utilisée comme matériau que l’on façonne en outils : leurres de pêche, hameçons, râpes, grattoirs, cuillères, spatules. Elle trouve d’autre part une place de choix dans l’ornementation des costumes cérémoniels et dans les objets de parures du haut du corps : diadèmes, pendentifs d’oreille et de cou, pectoral désignant les chefs. Les huîtres nacrières renferment parfois des perles que les Polynésiens utilisent en pendentifs. Voici le témoignage de James Morrison (1789) : « Les deux sexes ont le lobe de l’oreille percé et ils y mettent soit des fleurs, soit des pendentifs de 3 perles, de 5 à 8 cm de long ; il est rare que les deux oreilles soient décorées de la même façon » . Au 19è siècle, à la recherche de l’or nacré des « lacs des TUAMOTU », les Polynésiens apprennent vite l’intérêt des Occidentaux pour les perles et celles-ci deviennent la monnaie d’échange. On estime généralement que c’est vers 1808 que les ressources des lagons des TUAMOTU commencent à être exploitées. L’ANNUAIRE de 1863 publie un rapport d’intérêt à l’exploitation et à la réglementation par l’administration coloniale française du commerce de la nacre et de la pêche sur les parcelles naturelles et ancestrales des Polynésiens. Voici quelques extraits qui nous décrivent l’athlétisme des plongeurs polynésiens et l’architecture des exploitations familiales datant de bien avant l’arrivée des Européens. « Dans les îles où les habitants sont tous parents entre eux, le lac est une propriété commune à tous. Dans les îles où la parenté des habitants ne s’étend pas au-delà du district, le lac est divisé en autant de parties qu’il y a de districts. Chacune de ces parties est une propriété commune aux habitants du district correspondant. Les insulaires TUAMOTU pêchent l’huître perlière ou nacre, toutes les fois que le temps est beau et que la mer est calme. Quelques plongeurs vont jusqu’à 25 ou 30 mètres. Les moyens artificiels employés dans les autres pêcheries pour se faire couler rapidement ne sont pas connu aux TUAMOTU. Les plongeurs reviennent souvent du fond sans avoir trouvé, et lorsqu’ils ont découvert une huître, ils sont obligés ordinairement de plonger deux ou trois fois pour la détacher du corail, ou pour l’arracher du fond dans lequel elle est ensablée jusqu’à la bouche . Lorsque la mer est calme et que l’eau est bien transparente les plongeurs peuvent rapporter jusqu’à quarante huîtres par jour. Ces circonstances favorables sont très rares ; aussi ne doit-on compter que sur une moyenne de douze à quinze huîtres par jour. Quant aux perles, on sait qu’elles se trouvent attachées dans l’intérieur de la coquille. Après la pêche, chacun ramène ses huîtres chez lui pour en retirer l’animal qui est servi au repas suivant. S’il a besoin d’argent, il vend de suite le produit de sa pêche. Autrement, il attend qu’il est amassé plusieurs centaines de nacre pour les offrir aux courtiers. ». Il est donc déjà question de surexploitation. En 1884 paraît un article sur « l’archipel des Pomotu » dans le bulletin de la société Académique de BREST. L’auteur, G. CUZENT alors en poste comme pharmacien de marine, met déjà en avant le potentiel des ressources nacrières des GAMBIER et ses enjeux économiques internationaux. Nous sommes en 1863 aux îles GAMBIER. « La fortune des îles GAMBIER réside dans son exportation de nacre, ainsi que dans la vente des perles fines qui ont un très bel orient. Les îles peuvent fournir 500 tonneaux de nacre, chaque année qui valent 700 francs l’un, rendu à bord. C’est donc un revenu annuel de 350.000 francs qu’elles produisent, sans y comprendre celui de la perle fine, qu’on peut évaluer au moins à 20.000 francs.

La nacre, l’Or nacré du FenuaCitons pour en terminer avec le 19è siècle, ces remarques du secrétaire du Collège de France, en 1885 : « C’est à un petit coquillage bien modeste, placé bien bas dans le règne animal et ne passant pas pour bien intelligent, que les perles les plus riches et les plus somptueuses doivent leur origine : c’est une huître »… Il estimait sans doute que la France n’exploite pas correctement les lagons des TUAMOTU. La pêche y est libre et le Gouvernement n’exerce aucun contrôle. Il regrette que pour la tabletterie, la marqueterie, l’ébénisterie, l’éventail, le bouton, l’industrie française soit obligée d’importer toute sa nacre. En 1883, la France a importé 2.235 tonneaux de nacre dont 28 de TAHITI. Le fournisseur le plus important est l’Angleterre avec 1553 tonneaux ou (Tonnes). Cette statistique met en évidence la forte dépendance de l’industrie nacrière française par rapport à l’Angleterre et a contrario, la modeste contribution des Etablissements d’Océanie. Or les îles et notamment les TUAMOTU produisent chaque année aux environ de 600 tonnes de nacre exportée en Angleterre ou en Allemagne, au lieu de prendre la direction naturelle des ports français. En conclusion, l’industrie française paye de la sorte à leurs voisins d’Outre-Manche un tribut très onéreux, dont elle voudrait bien être exonérée.

L’évolution de la production nacrière de 1895 à 1968 en Polynésie va surfer avec les courbes du commerce mondial dépassant à la même époque en tonnages des pays précurseurs, comme le Japon, l’Egypte et certaines colonies espagnoles et hollandaises. En revanche, les pays qui comptent parmi les plus importants producteurs ancestraux comme la Chine, l’Australie, les Indes sous colonies anglaises et le Mexique ont une forte influence sur le marché de l’industrie de la nacre. Les fluctuations monétaires vont ainsi, au cours de ces années, affecter les plongeurs de nacre de Polynésie des revenus de plus en plus bas. Une autre vague va elle aussi éprouver leurs existences : l’appauvrissement des lagons par une pêche trop intensive, problème dont les pêcheurs ont une grande conscience. Les cyclones successifs dont ceux marqués dans les annales des plus dramatiques de 1903 et 1906, vont eux-aussi immerger les TUAMOTU en particulier dans des crises. Le meilleur exemple est illustré par les « incidents de Hikueru » où les différentes pétitions vont tour à tour révéler le non-respect des règlements de pêche par les scaphandriers étrangers alors que les Polynésiens eux-mêmes sont interdits de plonger et d’exploiter leurs propres lagons privant ainsi des familles entières de leur seule source de revenu et du droit à la propriété. La conclusion d’analyse de cette crise par l’administration de l’inspecteur 1er classe MORETTI en 1939 et le rapport de l’administrateur SAUTOT donnent une image des années de transition et d’un phénomène de culture en exploitation coloniale : « Chacune des parties détient un une part de vérité, mais il est vrai que l’appauvrissement des lagons frappe d’abord et surtout les pêcheurs et les communautés insulaires qui en supportent seuls les conséquences.

A la suite de malentendus malheureux quant à des autorisations données à des sociétés étrangères d’exploiter leurs lagons au scaphandre, une vive opposition à l’administration française s’était crée aux TUAMOTU en 1928 concrétisée à l’instigation d’agitateurs professionnels de Tahiti sous forme de Tomite Patoi ou groupements de résistance. Depuis 1936 ces groupements ont totalement disparu, ils ont fait place à des organisations d’ordre économique comme les sociétés coopératives de production et de consommation.(…) » Vous conter l’histoire de la culture de la nacre, c’est aussi celle de cette aventure humaine des plongeurs en apnée. Hommage rendu au courage. Voici rapportée tant par l’administrateur HERVE en 1934 que par MM. VAN PEL et DEVAMBEZ en 1957, la vie sur ces atolls en période de plonge. Ces descriptions à 20 ans d’intervalle, montrent les permanences des techniques de plonge et d’exploitation des plongeurs.

Vivre dans les Tuamotu dans les années 30 et 50.

La nacre, l’Or nacré du Fenua« Dans les centres de plonge, comme Hikueru et Takume, le village où s’installent les pêcheurs se trouve parfois assez éloigné des lieux favorables à la pêche . Les pirogues à pagaie mettent un temps assez long pour parcourir cette distance. Il se crée dans les îles une industrie de remorquage qui répond au besoin des pêcheurs, presque tous l’utilisent aujourd’hui. Des chaloupes à moteur attendent vers 6 heures du matin le départ des pirogues. Celles-ci se mettent en ligne de file au nombre de 40 à la remorque de la chaloupe qui les égrène le long du parcours. La journée terminée vers 16 heures les chaloupes font le parcours en sens inverse. Quelques uns de ces pêcheurs rapportent après une journée de travail jusqu’à 180 Kilos de nacre, représentant environ 360 méléagrines. On admet que de 7 heure du matin, où les plongeurs entrent en action, jusque vers trois heure et demie où ils s’apprêtent à rentrer, un plongeur moyen a fait de 45 à 50 plongées. Le métier est comme on le voit des plus pénibles, nus toute la journée, sortant de l’eau pour être exposés à un soleil ardent et à une brise parfois fraîche, brûlés d’un côté, glacés de l’autre, il n’ont à bord de leur pirogue aucun abri réel. Quelques un tendent au-dessus de l’embarcation une couverture ou un pagne, mais le résultat est si mince que beaucoup renoncent à cette tente fragile impossible d’ailleurs à maintenir dès que la brise fraîchit. Le chiffre de 180 Kilos cités plus haut est le résultat d’une bonne journée d’un très bon plongeur. Ceux ci sont rares, la moyenne de la pêche est de 60 Kilos pour la journée de travail pour l’ensemble de la population de plonge. Dans les dernières années écoulées, au début de la saison , la nacre se payait aux pêcheurs 1fr 76 le Kilo. Les 60 Kilos pêchés ne sont pas la propriété exclusive du plongeur. Son aide prélève selon les conventions de 30 à 40 coquilles et comme il choisit les plus grosses cela représente 20 Kilos environ. Les entrepreneurs de remorquage propriétaires des chaloupes à moteur, prélèvent dix coquilles à l’aller et cinq au retour, ce qui enlève encore au pêcheur 7 Kilos. Il lui reste donc le produit de la vente de 33 Kilos pour nourrir sa famille et son aide, fournir son habillement et celui des siens, rembourser les avances qui lui ont été faites au début de la saison, mettre de côté le prix du passage de retour et enfin subvenir aux plaisirs de soi-même et de son entourage.

La nacre, l’Or nacré du FenuaEn 1957, MM. VAN PEL et DEVAMBEZ donnent ici une brève description des conditions existant à Takapoto pendant leur séjour et ils mettent en relief l’importance de la campagne de plonge. L’Eldorado de l’or nacré prend vie dans l’Archipel des Tuamotu . « Normalement, la population (environ 260 habitants) réside au village permanent de Fakatopatere, situé à l’extrémité Sud-Ouest de l’atoll. A l’occasion de la saison de plonge ce village était pratiquement abandonné et environ 1500 personnes, venues surtout de Takaroa, Manihi, Ahe, Apataki, Arutua, Niau, Mataiva, Tikehau, Rangiroa, Fakarava et Katiu étaient installées dans un village temporaire, aménagé cette année à 4 miles du village permanent. D’après cette description il est facile d’évaluer l’importance de la plonge aux huîtres nacrières dans ces îles. Le nombre de plongeurs opérant à Takapoto à l’époque de notre visite était estimé à 300. Certains avaient fait avec leur famille des voyages en mer sur des distances allant jusqu’à deux cents miles dans de petits bateaux à moteur ou de petits cotres à voile pour participer à la saison de plonge.

Un gendarme qui cumulait les fonctions d’officier d’état civil, d’inspecteur de la nacre, d’agent des postes et d’officier de police résidait dans le village, vital à la population des plongeurs. C’est ce qui ressort d’un rapport secret datant de 1938 du commandant de la célèbre goélette la «Zélée », lors d’une tournée d’observation dans les TUAMOTU ; ce rapport est extrêmement pessimiste et sa conclusion donne une idée du contexte socio-économique de l’époque dans l’archipel. « La situation de l’Archipel est, je le répète, navrante. La création d’un service inter-insulaire, l’aménagement d’un point d’accostage, l’installation d’un Administrateur-juge et d’un médecin volant, la multiplication des écoles, la protection de l’individu contre les commerçants malhonnêtes, la surveillance des prix, la suppression du crédit, sauf pour certains articles et denrées de premières nécessité, la répression de l’alcoolisme, l’interdiction de collectes non justifiées, sont autant de mesures qui procureraient aux Polynésiens des Tuamotu un adoucissement certain à son exploitation et à sa misère ». Un nombre considérable de commerçants avaient établi leur magasins où ils vendaient la plupart des articles de premières nécessité depuis les conserves et les cotonnades imprimées jusqu’à des moteurs hors-bord de grande puissance. La raison principale qui pousse les commerçants à installer leurs magasins dans les atolls producteurs de nacre est qu’ils ont ainsi à même de veiller sur les plongeurs auxquels ils ont fait des avances sur leur pêche ; ils peuvent en outre acheter la nacre directement.

Un infirmier qualifié assurait le fonctionnement d’une petite infirmerie car des plongeurs imprudents sont exposés à une maladie professionnelle connue sous le nom de « Taravana », qui peut causer une paralysie temporaire, la perte momentanée des facultés mentales et quelques effets de choc très sévères. Le traitement comporte des massages rudes ainsi que l’administration de très fortes dose d’alcool probablement comme stimulant du coeur. Les victimes sont en général remises sur pied en quelques jours et peuvent recommencer à plonger à faible profondeur, à condition de ne reprendre que graduellement le travail à profondeur normale.

De la cueillette à l’élevage :

La nacre, l’Or nacré du FenuaLe lancement, en 1956, du bouton de vêtement en polyester, conjugué à l’évocation de la fermeture du site minier de Makatea et la chute inéluctable de la production nacrière, commande une réaction des autorités du Territoire :un essai de culture perlière est lancé à Hikueru. « Cette expérience a été réalisée en 1961 avec le concours d’un opérateur japonais spécialiste de la greffe perlière appartenant au personnel de l’une des fermes perlière exploitées par la « Pearls Proprietary Ltd » Thursday Island Queensland AUSTRALIE. L’objet de cette essai se limitait alors à vouloir démontrer soit la simple possibilité soit l’impossibilité de provoquer la formation d’une perle de culture dans une huître de l’espèce locale « Pinctada Margaritifera ». Des premiers prélèvements post-opératoires apportèrent la certitude que les huîtres nacrières locales s’avéraient capables de former des perles de culture. Deux autres expériences ont été réalisées dans l’île de Bora-Bora (juillet 1962 et janvier 1963 ) dans le but de définir la rentabilité technique des opérations de greffe. En 1963 toutes les huîtres opérées à Hikueru étaient récoltées et les perles recueillies furent présentées à Tokyo à divers experts japonais en mars 1964 .

Dès cette décennie la perle de Tahiti sera étudiée par les grands noms japonais de l’industrie et de la joaillerie de la perle. La nomenclature des couleurs va être conçue spécifiquement pour Elle. Sa coloration unique et naturelle vont la classer dans les valeurs les plus hautes du marché mondial. Ainsi naquit de la nacre « Poe Rava ». Le lancement de la perliculture dans les années 1970 à 1980 avait pour objectifs : l’amélioration des conditions de vie dans les îles par l’accroissement de revenus et d’emploi ; l’arrêt de l’exode des populations de ces îles vers celles plus urbanisées ; l’amélioration du pouvoir d’achat ; l’amélioration de la balance commerciale par les recettes fiscales sur l’exportation de la nacre et de la perle ; la relance de l’industrie locale de fabrique de boutons qui pourra traiter dès 1975 plus de 200 tonnes de nacres. L’histoire nous dira si ces objectifs furent totalement réalisés. La perle noire est lancé dans les années 1970 et obtient un succès considérable sur le marché international et son sommum est affiché dans une des ventes les plus inattendue du 9 octobre 1989 où la vente de Poe Rava Nui culmina à 577 millions de CFP. Le nouveau millénaire verra naître la première écloserie de nacre à Fakarava, les éleveurs peuvent espérer maîtriser le cycle entier d’évolution de l’huître nacrière et perlière. La science de cette culture alternative ouvre des perspectives prometteuses car ces archipels, source de cette richesse nacrière, sont menacés par la pollution liée à une trop grande concentration d’élevages de nacre dans ces atolls.

L’Univers Océanien des Parau.

Les nacres, bien avant l’arrivée des Européens étaient utilisées dans les attributs royaux, chefferies, religions animistes. La connaissance des différents coquillages représentait pour les îliens un pouvoir de troc économique, politique et social, répandu dans toute l’Océanie. De telle sorte, l’histoire du peuple du grand Océan fut gravé dans la nacre. Les liens de création inséparables des cultures d’Océanie sont la nacre et sa matrice : le coquillage. « Nicolas THOMAS dans son ouvrage sur l’ART de L’OCEANIE nous explique que de ces précieux coquillages sont nées les monnaies d’échanges à l’exemple des gigantesques bannières de coquillages offertes comme argent pour l’achat d’une femme dans les coutumes anciennes du peuple WHAGI des Hautes Terre de la Papouasie ; que dans les îles Salomon, la position des puissants dépendait beaucoup de leur mérite ; les plus renommés n’étaient pas toujours les meilleurs guerriers mais ceux capables d’organiser des chasses de têtes et de mener à bien des expéditions commerciales. Ils s’enrichissaient, amassant une fortune en colliers de coquillages qu’ils dépensaient pour organiser des fêtes, entretenir des dépendants, construire de nouvelles maisons et pirogues et acheter des prisonniers de guerre. Ces derniers, virtuellement adoptés, devaient néanmoins travailler dans les jardins ou se soumettre à une sorte de prostitution rituelle qui permettait à leur propriétaire d’accumuler davantage de monnaie de coquillages.

Après la pacification instaurée par les Britanniques en 1893, le statut des chefs traditionnels déclina de façon spectaculaire, ce que révèle la place centrale de cette chasse dans la culture. De nombreuses cérémonies, ainsi que le troc basé sur le coquillages, furent abandonnées. Les arts liés à la guerre et aux fêtes périclitèrent permettant aux missionnaires de faire de rapides progrès. Le KULA, célèbre système de troc étudié par MALINOVSKI, et les arts qui sont associés, restent florissants au XXème siècle, intégrant de nouvelles catégories d’objets précieux et s’étendant à de nouvelles régions, y compris aux villes où résident maintenant les partenaires d’échange.

La nacre, l’Or nacré du FenuaLes collections les plus importantes des musées ne remontent qu’au XIXème. Coquillages et anneaux de nacre de toutes sortes faisaient partie des parures personnelles, s’échangeaient et avaient leur place dans les rituels de Nouvelle Géorgie et de la plupart des îles Salomon. Parmi les ornements, les Kapkaps composés de motifs ajourés très délicats, taillés dans un morceau d’écaille de tortue dessinant parfois une figure humaine ou des oiseaux, étaient également fabriqués plus à l’Ouest, en Nouvelle Irlande et dans les îles de l’Amirauté. Les colliers de coquillage de la meilleures facture, associés aux divinités et aux pouvoirs des ancêtres, étaient offerts sur les autels, souvent pour assurer de bonnes récoltes, une pêche abondante et le succès des chasses aux têtes ; les plus ordinaires allaient récompenser guerriers et artisans . Ils servaient aussi de monnaie pour obtenir cochons, ornements, aliments et divers objets.

De somptueuses cérémonies préparaient ou célébraient les principales expéditions. Les membres des groupes qui n’y participaient pas récompensaient ceux qui revenaient de ces aventures maritimes et les recevaient en dansant et jetant des coquillages de grande valeur. Les grands bols utilisés dans ces fêtes, habituellement peints en noir, étaient ornés de fines incrustations de nacre représentant surtout des oiseaux et des poissons.

Les figures de proue sont des éléments distinctifs de la pirogue. Ces sculptures elles-aussi incrustées de nacre, sont disposées selon un arrangement qui rappelle les peintures faciales cérémonielles et les disques de coquillage portés dans les oreilles. Selon un ethnologue, elles sont destinées à effrayer les démons marins qui risqueraient de mettre les occupants de la pirogue en danger. A la fin du 19è siècle la chasse aux têtes se pratiquait partout dans l’Ouest de l’archipel, on peut imaginer que la figure de proue évoquant directement la décapitation terrifierait les hommes avant les esprits.

En dehors des incrustations, qui représentent d’ordinaire les ailes d’une frégate et des motifs plus abstraits, l’élément le plus typique de la décoration d’une pirogue est la figure bicéphale, souvent fixée au sommet d’une proue élevée, elle-même agrémentée de nombreux cauris (communément nommé porcelaine). Le contenu de l’imagerie visible sur les embarcations n’est peut-être pas aussi important que l’étalage de coquillages matérialisant la richesse, qui caractérise la plupart des arts de l’archipel, en particulier les incrustations très fines ornant des boucliers rares et précieux. La fragilité des ces pièces conduisit les spécialistes à envisager que leur usage ait été réservé aux cérémonies mais il reste possible qu’un homme puissant ait voulu mettre en avant sa fortune au moment du combat puisqu’on s’en souviendra, la richesse n’était pas une notion profane mais l’expression d’une puissance magique et une manifestation de force. Une fois de plus, une esthétique de l’intimidation était à l’oeuvre. »

Ia ivi ore les conquérants.

Ces échanges au 21ème siècle perdurent encore que dans certaines régions de l’Océanie laissant la place à un marché du coquillage ouvert à toutes sortes de commerce.

Les scientifiques quant à eux ont répertorié plus de 1000 espèces de mollusques sur le littoral polynésien. Les mollusques sont avec les poissons ceux qui comptent le plus grand nombre d’espèces parmi tous les groupes d’animaux vivant dans les récifs coralliens et lagons des îles polynésiennes. Deux des sept classes des mollusques représentées dans les eaux polynésiennes sont les gastropodes et les bivalves et leur connaissance est liée au patrimoine des cultures de la nacre des Polynésiens.

Présentation de Pinctada margatififera la bivalve et de Troca le gastropode.

« La nacre appartient à une espèce qui existe dans tout l’Océan Indo-Pacifique tropical : la pintadine (ou méléagrine) à lèvres noires ou Pinctada margatififera selon les scientifiques. Les sexes sont séparés et on observe des individus mâles et des individus femelles. La reproduction peut se faire tout au long de l’année, mais une activité plus importante se manifeste juste après les changements de saison, notamment lorsque la température de l’eau s’est élevée de quelques degrés, vers octobre-novembre. Les produits génitaux des deux sexes sont rejetés dans l’eau de mer. Des observations montrent que l’émission des produits par un individu incite ses voisins à pondre. Cette simultanéité de la ponte pour un groupe d’individus assure les meilleures chances de réussite à la fécondation qui s’opère dans le milieu. Les oeufs engendrent des larves munies de cils qui leur permettent de nager près de la surface. La vie libre des larves dure environ trois semaines pendant lesquelles elles sont entraînées par les courants dans diverses directions. Au terme de cette période, une véritable métamorphose se produit et la jeune nacre, dotée de deux valves embryonnaires s’alourdit, tombe sur le fond et se fixe sur un support, corail, autre coquillage.

C’est ainsi au cours de leur vie fixée, que sont produites les perles naturelles par la pintadine, fruit d’une réaction de défense de l’animal face à l’intrusion d’un corps étranger. Ce parasite, grain de sable intrus, le manteau organe sécréteur de la coquille va l’isoler en sécrétant autour de lui une couche de nacre et en donnant naissance soit à une demi-perle soit à une perle fine. Dans le premier cas, l’intrus adhère à la coquille interne et le manteau qui le recouvre en partie sécrète plusieurs couches de nacre : on obtient alors une demi-perle ou chicot. Dans le second cas, le parasite ou le grain de sable est totalement incorporé dans le manteau et recouvert entièrement de couches perlières, puis isolé dans la cavité palléale : on obtient alors une perle. La nacre est un organisme filtrant : l’eau de mer est pompée activement et passe à travers le filtre constitué par les branchies qui retiennent toutes les particules alimentaires et notamment le plancton végétal. Plusieurs centaines de litres d’eau peuvent ainsi être filtrées chaque jour.

En quelques années le Troca, trochus miloticus est devenu un coquillage très commun sur les récifs polynésiens. Ce mollusque était totalement inconnu dans les eaux polynésiennes avant 1957, année de son introduction à Tahiti d’abord, puis pratiquement dans toutes les îles de la Société, les îles Tuamotu et les Australes. Les raisons qui ont poussé le Territoire à introduire une nouvelle espèce de coquillage sont surtout d’ordre économique. En effet, la nacre perlière Pinctada Margaritifera par suite d’épuisement progressif des stocks naturels, ne pouvait plus satisfaire la demande industrielle de boutons de nacre à l’époque. Le troca, qui présente une formation coquillière nacrée de valeur élevée, a donc été retenu comme mollusque à introduire pour répondre aux besoins du marché de la nacre. De plus, il se prête à la confection d’objet artistique et sa chair est comestible. Enfin les stocks naturels s’épuisent dans les pays producteurs (Australie, Philippines, Papouasie-Nouvelle-Guinée, Nouvelle Calédonie et Fidji ). Le troca est très réparti dans la région Indo- Pacifique. Il est présent naturellement dans une aire géographique très étendue délimitée à l’Ouest par le Sri Lanka et les îles Andaman, à l’Est par les îles Samoa, au Nord par les îles Loo Choo, au Sud du Japon, et au Sud par la côte Nord de l’Australie. Son extension dans la zone polynésienne est récente et artificielle.

Les déplacements du troca sont très lents, il rampe grâce à son pied musculeux parmi les débris coralliens et sur les surfaces recouvertes d’algues encroûtantes dont il se nourrit. L’âge adulte est atteint entre deux et demi et trois ans. Le troca mesure alors environ sept cm (plus grand diamètre mesuré à la base de la coquille). Aucun signe extérieur ne permettant de différencier les sexes, on doit sortir l’animal de sa coquille pour savoir s’il s’agit d’un mâle ou d’une femelle. La ponte et la fécondation sont externes. La reproduction est continue tout au long de l’année. La coquille très ornementée avec une alternance de bandes rougeâtres rayonnantes et obliques et quelques plages aux reflets verts, séparées par des zones blanc-rosé, est très belle et très prisée. En outre, l’épaisseur et la qualité de sa nacre dense font du troca un matériau d’excellente qualité pour la bijouterie, l’artisanat et les fabriques de boutons. En 1971, soit 11 ans après son introduction, on en dénombrait dans les eaux polynésiennes plus de 10 millions issus des 40 survivants introduits en 1957 sur le récif de Tautira. Le troca est devenu en quelques années un coquillage utile et apprécié dans la préparation de certaines spécialités tahitiennes et traditionnelles, dans lesquelles, cru ou cuit, il remplace avantageusement le Mä Oa (Turbo setosus) et le U’a’ o (Siphonium maximus) en très nette régression sur de nombreux récifs de Polynésie. On peut dire que cette introduction est une réussite et ne semble pas perturber l’équilibre écologique récifal, le déclin observé de certaines espèces locales de nacre perlière, n’ayant aucun rapport avec l’introduction du Troca. La rapidité d’adaptation et d’expansion de ce mollusque « étranger » dans les eaux polynésiennes mérite une attention toute particulière en raison des retombées sociales et économiques avantageuses pour les pêcheurs polynésiens.

Bibliographie :

ARCHIPOL- Le cahier des archives de la Polynésie- L’huître nacrière et perlière aux TuamotuGambier rétrospective historique.
L’ART de L’OCEANIE Nicolas THOMAS Traduit de l’anglais par Sophie LECHAUGUETTE. Edition THAMES et HUDSON
L’Encyclopédie de la Polynésie Le Monde Marin-Edition ORSTOM
DICTIONNAIRE de la langue Tahitienne- Mgr Tepano JAUSSEN-Edition- SEO

Extrait de Air Tahiti Magazine N°46

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