Le lagon de Manihiki, aux Îles Cook, illustre bien cette nécessité puisqu’en l’an 2000, une épidémie y a pratiquement fait sombrer la filière de la perle noire. Avec le soutien des pouvoirs publics et une assistance financière, une équipe de scientifiques et un économiste ont pu déterminer les causes de la catastrophe et ont contribué à l’élaboration d’un plan de gestion du lagon visant à y instaurer une perliculture durable fondée sur une base scientifique solide, une bonne gestion et un renforcement des capacités.

L’île de la perle

Manihiki, surnommée l’île de la perle, est un atoll idyllique, éloigné de tout, situé en plein coeur de l’océan Pacifique dans l’archipel des Îles Cook. Composé de 40 minuscules îlots entourant un lagon de 4 km de large, ce plan d’eau complètement enclavé constitue la source du bien le plus précieux que recèle l’île : la perle noire. La population tire depuis toujours trois produits de l’huître à lèvres noires (Pinctada margaritifera) qui habite les eaux du lagon : la chair de l’huître, la nacre et la perle noire.

Si jadis les villageois plongeaient en quête d’huîtres naturelles, cette activité de subsistance s’est convertie dans les années 80 et 90 en filière aquacole à la santé solide. Après un départ modeste, en 1982, lorsque la toute première ferme aquacole a vu le jour, le nombre de fermes a connu une augmentation exponentielle pour atteindre 205 fermes en 2003, produisant un total estimatif d’un million d’huîtres perlières adultes. Dans les années 90, à l’exception du tourisme, aucune activité économique ne devançait l’industrie perlière en termes de recettes aux Îles Cook. Elle a, à son apogée en 2000, rapporté 18 millions de dollars É.-U. de recettes d’exportation, soit 20 % du PIB du pays.

Dégringolade de la filière

Toutefois, la même année, l’huître perlière a commencé à perdre de son lustre alors que la filière du lagon de Manihiki était dévastée par une épidémie de Vibrio harveyi, bactérie marine qui touche fréquemment les coquillages d’élevage. Dans les années 90, on a commencé à craindre de plus en plus que le lagon ne soit touché par la maladie qui avait paralysé auparavant les industries perlières de la Polynésie française, de l’Indonésie, du Myanmar et de l’Australie. Conjuguée aux faibles cours de la perle sur les marchés internationaux, cette maladie a provoqué un déclin spectaculaire des recettes d’exportation des perles qui ont chuté à 2,8 millions de dollars néo-zélandais en 2005. L’année précédente, la rapide croissance du volume de perles noires mis sur le marché international par la Polynésie française, principal fournisseur mondial, avait entraîné une chute des cours moyens. Le prix moyen de la perle de Manihiki est ainsi passé de 200 dollars É.-U. au début des années 90 à 20 dollars en 2003.

Mauvaises pratiques

À la suite de l’effondrement des recettes d’exportation, une enquête ouverte par le Conseil de l’île et les pouvoirs publics a conclu que les mauvaises pratiques d’élevage affaiblissaient et stressaient les huîtres du lagon, ce qui les rendait plus vulnérables aux maladies. Les réglementations relatives à la filière étant limitées et leur application peu systématique, les perliculteurs ont commencé à stocker à des densités déraisonnables. Durant toute l’histoire de la perliculture à Manihiki, aucun aquaculteur n’a jamais été sanctionné pour mauvaises pratiques d’élevage. Au cours des mois de septembre et d’octobre 2000, période sèche et peu venteuse, le renouvellement des eaux du lagon s’est réduit et la température de l’eau a ainsi augmenté. Durant la même période s’est produit un épisode de ponte massive qui a donné lieu à de fortes concentrations de vibrions dans les eaux lagonaires. Ces deux facteurs réunis ont fait de l’huître de Manihiki une grande victime de l’épidémie de Vibrio.

Si un système de gestion du lagon régissant les pratiques d’élevage avait été en place, on aurait peut-être pu prévenir l’apparition des facteurs de départ qui ont sonné le glas de la filière. Désireux d’éviter à l’avenir une catastrophe de cette ampleur, le Ministère des ressources marines des Îles Cook a mis en oeuvre, avec le concours de divers organismes comme l’Agence néo-zélandaise pour le développement international, l’Institut néozélandais de recherche sur l’eau et l’atmosphère, la Commission océanienne de recherches géoscientifiques appliquées (SOPAC) et le Secrétariat général de la Communauté du Pacifique, toute une série de projets visant à mieux comprendre le système et à mettre en place un développement durable de la perliculture à Manihiki.

Cartographie de Manihiki

Le lagon de Manihiki s’étend sur une superficie de 10 km sur 7 km et sa profondeur maximale atteint 70 m. Les perles sont cultivées à des profondeurs allant de 2 à 30 m. Afin de tirer le meilleur parti de cette superficie sans avoir recours à des densités de stockage outrancières, il a fallu assigner un emplacement précis aux différentes fermes et délimiter les exploitations les unes par rapport aux autres.

Pour ce faire, la SOPAC a effectué une étude bathymétrique en 2002 afin de définir la géométrie complexe du lagon, et elle a cartographié les implantations des fermes perlières au sein de cette zone à l’aide d’un Système mondial de localisation différentielle (GPS). Le responsable du projet, Robert Smith, a déclaré dans la revue The Marine Scientist qu’un sondeur multifaisceaux RESON 8010 avait servi au traçage de la carte bathymétrique et que des images satellite IKONOS à très haute résolution avaient permis de peaufiner et de compléter la zone balayée. Le système d’information géographique Map-Info a ensuite été utilisé pour relier les données de recensement concernant le nombre et l’emplacement des fermes perlières et les données bathymétriques. Cet outil de gestion a permis de visualiser simultanément plusieurs couches de données cartographiées afin d’obtenir une vision globale du lagon et, sur cette base, le personnel du Ministère a mis au point une base de données sur les fermes perlières qui est tenue à jour à des fins de gestion du lagon. Par ailleurs, les aquaculteurs installés et les nouveaux arrivés ont reçu une carte de la zone d’exploitation relevant de leur licence. Chaque carte indique le périmètre de la ferme et la profondeur des eaux à l’intérieur de celle-ci et aux alentours. La cartographie du lagon met en évidence les zones qui risquent fortement d’être exposées à des épidémies à l’avenir, ainsi que les zones adaptées à la perliculture. Elle permet, en outre, de négocier le périmètre des exploitations afin d’éviter tout litige.

Circulation des eaux du lagon

Outre les données sur la répartition des fermes au sein du lagon, des informations sur la capacité de charge et les conditions environnementales du site étaient requises pour gérer la perliculture de façon durable. La collecte de données de référence sur les paramètres physiques, chimiques et biologiques du lagon a commencé en 1996, avec le coup d’envoi du projet de gestion et de suivi écologiques du lagon. Ce projet a permis de définir la qualité de l’eau et de formuler des recommandations sur les densités optimales de stockage, les taux de stockage et les différents systèmes de gestion. Ces informations continuent de servir de base de données de référence sur l’écosystème.

Dans le but de compléter ces informations, en 1996, la SOPAC a achevé une étude sur la circulation des eaux du lagon visant à déterminer les échanges et les propriétés des masses d’eaux à l’intérieur (courants entrants et courants sortants) et autour du lagon. L’amplitude des marées est faible à Manihiki et les eaux sont principalement renouvelées par l’effet de pompage hydraulique sous l’action de la houle qui vient déferler sur la barrière. L’étude a montré que les échanges d’eau entre le lagon et l’océan se faisaient à des débits lents, ce qui semble indiquer qu’il faut du temps pour que les eaux du lagon se renouvellent grâce aux amenées d’eaux de l’océan, augmentant ainsi les risques de maladie et de pollution. En novembre 2000, la SOPAC a achevé une étude complémentaire sur la qualité de l’eau, consistant à comparer les nouveaux résultats aux données de référence tirées de l’étude de 1996 sur la circulation des eaux du lagon. L’étude a montré que, durant les périodes suivant une épidémie, les taux d’oxygène dissous étaient très faibles dans le lagon ; ce qui indique que les fortes densités de stockage et les faibles débits d’échange d’eau sont des facteurs critiques.

Suivi à long terme

À la suite de l’étude de 2000, il est apparu clairement qu’il était nécessaire d’assurer un suivi à long terme du lagon, et pourtant les activités du projet de gestion et de suivi du lagon et les études postérieures ont été longues et laborieuses. En novembre 2003, le Ministère des ressources marines a installé, avec l’aide de la SOPAC, une bouée de mesure des données océanographiques du lagon de Manihiki qui présente plusieurs avantages en tant que système de collecte de données. Équipée d’une gamme de capteurs, la bouée mesure automatiquement, d’heure en heure, un large éventail de paramètres chimiques et physiques du lagon, dont la température des eaux de surface, la salinité, la température de l’air, le taux d’oxygène dissous, les niveaux de chlorophylle (indicateur du taux de concentration du phytoplancton), le rayonnement solaire, la pression barométrique, le pH, la vitesse et la direction du vent. Afin de sonder les eaux non couvertes par la bouée, le Ministère a fait l’acquisition, en 2003, d’une sonde portable YSI capable de mesurer toute une série de paramètres lagonaires, dont la température, le pH, la salinité, les taux d’oxygène dissous et la turbidité.

Le système de suivi reste en place dans le cadre de GOOS-Pacifique. Des données recueillies toutes les heures par la bouée sont envoyées quotidiennement à une station fixe via une liaison montante vers un téléphone par satellite Iridium. Ces données sont réceptionnées, traitées et archivées en ligne sur le site Web de la SOPAC (http://www.sopac.org), d’où elles peuvent être téléchargées. La SOPAC publie chaque mois un rapport relatif aux données de suivi recueillies par la bouée et l’envoie aux perliculteurs, aux pêcheurs et au Conseil de l’île. D’après Smith, les bouées sont en cours de maintenance et d’étalonnage. En raison de l’isolement du site, il a été extrêmement difficile d’étalonner les instruments et d’introduire de nouvelles batteries dans les appareils, et il a fallu les transférer dans un centre pour les remettre en état. Une bouée sera mouillée à Manihiki dans le courant de l’année et une autre sera placée à Rakahanga, un lagon situé à une cinquantaine de kilomètres au nord-est de Manihiki.

Bénéfices nets

L’épidémie continue de faire des ravages dans la filière de la perliculture, et une grande proportion des huîtres de Manihiki sont encore malades. La population locale se relève toutefois de la crise et, petit à petit, la situation revient à la normale grâce à un système de gestion solide. Les informations recueillies grâce à des technologies de pointe de surveillance présentent plusieurs avantages. Les données océanographiques font office de système d’alerte précoce en matière de conditions environnementales, ce qui laisse aux aquaculteurs le temps d’agir en cas d’épidémies telles que celle de 2000. Dans le cadre des divers projets, la réaction du lagon à la mariculture intensive a été étudiée ; le potentiel perlicole d’autres lagons sera évalué sur la base de ces informations de référence. En plus d’avoir introduit des techniques de pointes à Manihiki, la SOPAC et d’autres organismes ont donné aux collectivités locales les moyens de gérer elles-mêmes leurs ressources. Pour ce faire, plusieurs formations ont été organisées en vue de renforcer les capacités : SIG, techniques de perliculture, bilans de santé des huîtres et mouillage de bouées.

Rentabilité

La perliculture pratiquée sur l’île de Manihiki pourrait rapporter plusieurs millions de dollars de bénéfices nets aux Îles Cook, mais ce potentiel ne se concrétisera qu’à condition d’instaurer un régime efficace de gestion. En 2004, une analyse de rendement des projets de Manihiki effectuée par Emily McKenzie, à l’époque Économiste (ressources naturelles) de la SOPAC, a mis en lumière les avantages économiques que présente la mise en oeuvre d’un plan de gestion du lagon : la valeur actualisée nette de la filière perlière de Manihiki est de 40 millions de dollars néo-zélandais sur 15 ans (2004–2019), à quoi s’ajoutent des bénéfices supplémentaires indirects et secondaires si un plan de gestion de la perliculture fondé sur une cartographie et un suivi océanographiques solides est en place. En l’absence de plan de gestion, les utilisateurs des ressources seront toujours tentés de recourir à des densités de stockage non viables et à des méthodes de culture néfastes pour l’environnement. Dans ce cas de figure, la valeur actualisée nette des projets tomberait à 2,8 millions de dollars néo-zélandais sur la même période.

Le Ministère des ressources marines des Îles Cook et les perliculteurs Manihiki ont à présent élaboré un plan de gestion de la perliculture, et, d’après le Secrétaire aux ressources marines, ce plan était opérationnel à la fin mars 2006. Reposant sur les applications pratiques de technologies innovantes dans les domaines de l’hydrographie et de l’océanographie appliquée, le plan de gestion pourrait très bien métamorphoser la pratique de la perliculture dans la région et contribuer à assurer la viabilité à long terme de la filière.

atoll de Manihiki dans les îles Cook

L'atoll de Manihiki dans les îles Cook

Google 2007

The Marine Scientist 16:20–23 (2006)

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