Imaginez que vous êtes dans un bâtiment en béton en plein air sur une ferme perlicole en Polynésie française. Il fait chaud, les mouches se posent partout et il y a une forte odeur de poisson dans l'air.

Vous vous asseyez près d'un homme assis face à une grande huître maintenue ouverte à l'aide d'une paire de pinces. Il est tellement concentré sur son travail qu'il a à peine remarqué votre présence.

Il attrappe un instrument et extrait une perle lustrée de l'huître.

Cela se passe tellement rapidement qu'il vous faut un moment pour réaliser que vous venez d'assister à la naissance d'une nouvelle gemme. Ce qui était autrefois une rareté dans la nature peut aujourd'hui être produit par l'homme, dans une ferme telle que celle-ci, des centaines de fois pendant une saison de récolte.

Pionniers de la perle de culture de Tahiti

William Reed

"L'industrie de la perle de culture de Tahiti a commencé comme une tentative pour créer un revenu pour les habitants des îles isolées qui émigraient vers Tahiti pour le travail dans les années 60", nous explique William Reed, un pionnier de la culture de la perle à Tahiti qui a également dirigé une station de biologie marine en Mer Rouge et dans le Golfe Persique avant d'être engagé par le gouvernement en 1968 pour aider au développement de l'industrie de la perle de culture à Tahiti.

Bien que les lagons isolés de Polynésie française soient parfaits pour la culture des perles, la quantité de Pinctada margaritifera de la variété Cumingi sauvages n'était pas suffisante pour supporter un nombre important de fermes perlicoles. William Reed a donc trouvé un moyen de collecter les oeufs et les larves d'huîtres à grande échelle sur l'île de Mangareva, et a établi les perles de Tahiti en 1973.

L'installation était très primaire : pas d'électricité ou d'eau courante, ce qui rendait la vie et le travail sur place difficiles. "Il n'y avait aucun avion vers les îles, il nous fallait voyager et nous faire envoyer l'équipement et les provisions par bateau ; parfois, le bateau ne passait qu'une fois tous les trois mois".

Robert Wan

William Reed savait qu'il avait besoin de plus de ressources pour développer les techniques de culture, de greffe et de récolte nécessaires pour établir le marché de la perle de Tahiti. Quand l'homme d'affaires Robert Wan a souhaité investir dans cette entreprise, William Reed lui vendit la ferme.

"Robert était prêt à prendre des risques, il est passionné par le sujet, ce qui est vraiment important."

Robert Wan avait auparavant recontré le petit-fils de Kichimatsu Mikimoto (qu'on appelle aussi Kokichi Mikimoto), l'inventeur de la technique de greffe de la perle de culture, et avait appris beaucoup à propos des fermes perlicoles lors des ses visites au Japon. Il récolta les premières perles de culture de Mangareva en 1977 et s'est consacré à l'amélioration des techniques de culture sur ses fermes depuis lors.

"Jour après jour, avec ténacité, nous avons créé un secteur économique. Cela a permis à la Polynésie française de se faire connaître à travers le monde grâce à la beauté de la "Poe Rava" (perle de culture noire) et des femmes qui portent nos perles. C'est une belle aventure."

Les étapes de la création des perles.

Il faut une combinaison de conditions spécifiques et une organisation attentive pour gérer une ferme perlicole. ce qui suit est un aperçu des étapes et des techniques utilisées dans la plus grande ferme perlicole de Robert Wan, Marutea Sud, qui se trouve dans les îles Gambier, à 1.530km au Sud-Est de Tahiti.

Etape 1 : collecte des larves planctoniques (collectage)

collectage des larves d'huîtres perlières

Le nom de l'huître perlière de Tahiti est Pinctada margaritifera var. Cumingi. Elle essaime des oeufs et du sperme lors de l'été austral (décembre à février) qui fertilisés forment des larves planctoniques d'huîtres (la fécondation se fait en milieu contrôlé dans des écloseries). Ces larves planctoniques cherchent à se fixer à un support pour se protéger des prédateurs tels que les crabes ou les poissons. Des collecteurs sont placés dans l'eau pour que les larves s'y fixent.

Les collecteurs de Marutea Sud sont fait de cordes de plastique noir. Ils sont placés de 3 à 5 mètres sous l'eau et contrôlés au bout de deux mois pour vérifier la fixation des larves. Un collecteur peut attirer de 30 à une centaine de petites huîtres, d'après Eric Sichoix, responsable de la ferme de Marutera Sud. Le taux de survie des petites huîtres dépend des conditions dans lesquelles elles vont grandir.

La température de l'eau est contrôlée quotidiennement. Elle doit être de 25-26°C. Si la température monte ou descend de plus de 2°C, les lignes sont déplacées. Les lignes des collecteurs sont nettoyées régulièrement pour retirer toutes les autres coquilles, mollusques et algues qui ralentissent la croissance des huîtres perlières.

Contrôle des huîtres perlières

Les jeunes huîtres sont retirées des collecteurs au bout d'un an ½ et placées sur une autre ligne. Elles sont alors triées pour la greffe et la ponction d'épithélium du manteau entre 2 ans ½ et 3 ans. A Marutea Sud, 5% des huîtres vont servir de donneuses (morceau d’épithélium du manteau) et 95% seront greffées.

Eric Sichoix et Rino Moraro (gauche) contrôlent les lignes de jeunes huîtres agées de 8 à 9 mois et mesurant de 3 à 5cm de diamètre.

Etape 2 : élevage des jeunes huîtres

nettoyage des huîtres perlières

Les huîtres sont pendues de 3 jusqu'à 7,5m de profondeur à un système de cordes marqué par des bouées à la surface.

Les lignes de jeunes huîtres sont régulièrement nettoyées à l'aide d'une machine pour les nettoyer des autres plantes et animaux qui alourdissent les ligne et bloquent la croissance des huîtres.

Gabriel Hopara est l'un des six plongeurs de Marutea Sud. Il plonge deux fois par jours pour contrôler les huîtres et réparer les lignes.

Etape 3 : la greffe

Les huîtres sont prêtes à être greffées avec une bille (le nucléus, une bille de coquille de nacre) et un fragment de manteau entre 2 ans ½ et 3 ans. Le processus est similaire à ce qui arrive dans la nature quand un corps étranger s'immisce dans l'huître. La perle cherche d'abord à l'expulser, et si elle n'y parvient pas elle sécrète de la nacre qui s'accumule en couche successives autour du nucléus, créant ainsi la perle.

greffe de la perle avec un nucléus

L'huître est un organisme vivant, et le processus du greffage est une opération chirurgicale importante. Le greffeur est un expert, précis et rapide, et la greffe prend moins de deux minutes. L'huître, maintenue légèrement ouverte grâce à une paire de pinces spéciales, est placée sur un porte coquille à la hauteur des yeux. Le greffeur décide de la taille de la bille à implanter, puis insère d'abord le fragment d'épithélium puis la bille de nacre dans la gonade de l'huître, un organe en forme de poche chez l'huître. Un greffeur expert peut greffer jusqu'à 600 huîtres en une journée.

Le nucléus est le noyau d'une perle de culture. Il est fait dans la coquille d'un mollusque des rivières d'Amérique du Nord.

Le fragment d'épithélium est un composant vital de la culture des perles. Bruno Wan explique que, avec de la température de l'eau, c'est lui qui est à l'origine de la couleur de la perle de culture, ce qui explique pourquoi son père insiste sur la sélection des huîtres donneuses auprès de ses employés.

Etape 4 : l'élevage

elevage des huîtres perlières

Les huîtres greffées sont placées dans des paniers dans une zone proche de la ferme pour 45 à 50 jours, le temps de cicatriser. Bruno Wan nous indique que 85% des perles acceptent la greffe.

Deux trous sont percés sur les supports qui sont ensuite pendus à une ligne. Jusqu'à six mille huîtres peuvent être mises sur des lignes en une journée. Chaque ligne fait 400m de long.

Les huîtres ont besoin d'être régulièrement nettoyées de leurs algues au jet d'eau et à l'aide d'un couteau.

chaque ferme perlicole a une méthode particulière, en fonction de l'expérience des employés. Eric Sichoix préfère pendre les huîtres greffées une seconde fois sur des panneaux plutôt que dans les poches car ils pense que cela protège mieux l'huître et les rend plus faciles à nettoyer, et parce que les plus grandes huîtres ont besoin d'un support plus solide.

Les huîtres greffées restent dans l'eau pour deux ans. L'épaisseur de nacre qui se forme fait 2mm pour une perle issue d'une première greffe. Une huître greffée avec une bille de 6mm produira ainsi une perle de 10mm.




Etape 5 : la récolte

Il y a quatre récoltes par an à Marutea Sud, en général entre mai et novembre.

Les trois photos ci-dessus montrent l'extraction de la perle. En fonction de la perle extraite et de la santé de l'huître, le greffeur décide s'il insérera ou non un nouveau nucléus.

Un premier tri des perles en fonction de leur taille et de leur forme est effectué sur place, puis les perles sont envoyées à Papeete un un tri plus précis sur la qualité et la couleur sera effectué. Les couleurs des perles de culture proviennent des sécrétions de la poche perlière, et en fonction de la quantité sécrétée, on observe des variations de teintes : blanches ou grises, en passant par le noir, le bronze, le vert et le violet.

Les perles sont vendues à cinq ventes aux enchères chaque année : trois à Hong Kong et deux à Kobe au Japon.

Photos et article par Amanda J. Luke. Loupe Online, GIA World News.

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